J’écoutais récemment Anthony Scaramucci s’entretenir avec le gouverneur de la Californie, Gavin Newsom, lorsqu’il a avancé au sujet de l’Amérique un argument qui m’est resté en tête.
Il ne parlait pas des taux d’imposition, de l’immigration ni de la plus récente querelle à Washington. Il parlait de la façon dont les Américains se perçoivent.
Selon lui, l’Américain moyen est fondamentalement animé par l’ambition. Les Américains veulent réussir, mais ils veulent aussi que les autres réussissent. Il a cité le plan Marshall et les institutions issues de Bretton Woods comme exemples d’une Amérique suffisamment confiante pour croire qu’aider d’autres pays à se reconstruire finirait par renforcer l’Amérique elle-même.
L’intérêt personnel n’en était pas absent, bien sûr. Le plan Marshall n’était pas de la charité. L’Europe avait été dévastée par la Seconde Guerre mondiale, et les États-Unis avaient d’énormes raisons économiques et stratégiques de reconstruire l’Europe de l’Ouest, de rétablir des marchés fonctionnels et de contenir l’influence soviétique.
Bretton Woods avait sa propre raison d’être. En 1944, des représentants des pays alliés se sont réunis pour concevoir un système économique international plus stable pour le monde de l’après-guerre. Parmi les institutions nées de cet effort figuraient le Fonds monétaire international et ce qui allait devenir la Banque mondiale.
Il s’agissait de projets ambitieux, menés par des pays convaincus d’avoir la capacité de façonner l’avenir. Le Canada était l’un d’eux.
Nous parlons parfois de l’ordre international d’après-guerre comme si le Canada avait simplement profité d’une création américaine. Ce n’est pas tout à fait exact. Le Canada a participé à la construction de cet ordre. Nous étions à Bretton Woods et parmi les membres fondateurs des Nations Unies. Au cours des décennies suivantes, des Canadiens ont joué des rôles importants au sein de l’OTAN, dans le maintien de la paix, dans le développement international et dans les institutions qui ont façonné le monde occidental.
La même ambition animait le pays. Le Canada a construit des autoroutes, des universités, des hôpitaux et une infrastructure sociale de plus en plus pancanadienne. L’assurance maladie est passée d’une expérience provinciale à une institution emblématique du Canada. La Voie maritime du Saint-Laurent a été construite, et la route Transcanadienne a relié un pays dont la géographie avait toujours fait obstacle aux liens.
Aucun de ces projets n’était parfait. Certains ont eu des conséquences que nous comprenons différemment aujourd’hui, et certains ont exclu des Canadiens qui auraient dû en faire partie. Mais ils reposaient sur une conviction qui semble moins répandue aujourd’hui : le Canada était une œuvre que nous étions en train de bâtir.
Aujourd’hui, une bonne partie de la politique canadienne ressemble à une dispute sur ce qui reste. Les logements se font rares, les médecins se font rares, les infrastructures sont insuffisantes et les gouvernements accumulent les déficits. Les jeunes Canadiens se demandent s’ils pourront un jour devenir propriétaires. Les provinces se querellent avec Ottawa, Ottawa se querelle avec les provinces, et les Canadiens se disputent sur l’immigration, les impôts, l’énergie, la langue, l’identité et sur qui est responsable du problème qui fait la manchette cette semaine-là.
Bon nombre de ces débats sont nécessaires, parce que les problèmes sont réels. Ce qui frappe, c’est à quel point la conversation va rarement au-delà.
La gauche est devenue très habile pour expliquer en quoi le Canada a failli, tandis que la droite est devenue très habile pour expliquer comment le Canada s’est perdu. Ni l’une ni l’autre de ces descriptions ne nous dit grand-chose sur ce que le Canada devrait devenir.
Un pays ne peut pas bâtir grand-chose s’il croit que ses plus beaux jours sont derrière lui, ni si son récit national se résume essentiellement à l’inventaire de tout ce qu’il a fait de travers. Le Canada a commis de graves erreurs et accompli des choses remarquables. Nous devrions être capables de reconnaître les deux sans faire de l’un ou de l’autre toute notre identité nationale.
Dès que la politique s’organise autour des griefs et de la rareté, presque tout commence à ressembler à une compétition entre groupes. Un investissement dans une région signifie qu’une autre a été flouée. Une occasion offerte à une personne signifie qu’une autre a perdu la sienne. L’aide gouvernementale accordée à un groupe devient la preuve qu’un autre a été ignoré.
La citoyenneté commence à se réduire à une dispute sur la taille des parts.
Un pays animé par l’ambition aborde les choses autrement. Une pénurie de logements devient une raison de construire. Une pénurie de médecins devient un problème de capacité à résoudre. Les ressources naturelles deviennent une occasion de créer de la prospérité. Les infrastructures deviennent un investissement dans ce dont le pays pourrait avoir besoin dans vingt ou trente ans.
Le Canada a les ressources nécessaires pour ce genre d’ambition. Nous disposons de quantités extraordinaires d’énergie, de minéraux, de terres agricoles et d’eau douce, d’un accès à trois océans, d’une population hautement scolarisée et d’un accès direct à la plus grande économie de la planète. Nous entretenons aussi, en Europe et dans le Pacifique, des relations que bien des pays de notre taille nous envieraient.
Pourtant, la politique canadienne donne souvent l’impression que nous gérons les derniers morceaux de quelque chose plutôt que de bâtir la prochaine version du pays.
La rareté engendre inévitablement du ressentiment, parce que chaque décision politique devient une question de répartition. La croissance ouvre la porte à une autre conversation, et le Canada l’a déjà compris.
Le pays qui a émergé après la Seconde Guerre mondiale n’était pas un pays où les Canadiens avaient réglé tous leurs désaccords. Le Canada français et le Canada anglais avaient encore d’énormes différences. Les tensions régionales étaient réelles et les luttes politiques pouvaient être féroces. Rien de tout cela n’a empêché les Canadiens de bâtir.
Une grande partie de ce que nous considérons aujourd’hui comme permanent n’était, à l’origine, que la proposition de quelqu’un sur ce que le Canada pourrait devenir. Après quelques générations, les institutions deviennent si familières qu’on oublie facilement que quelqu’un a dû les imaginer avant que quiconque puisse les bâtir.
Je ne crois pas que le Canada ait besoin d’un autre slogan national. Nous en avons eu à profusion. Les Canadiens n’ont pas non plus besoin de politiciens qui les invitent à être plus optimistes alors que leur facture d’épicerie, leur loyer et leurs paiements hypothécaires disent le contraire.
L’ambition doit être crédible.
Dire aux jeunes Canadiens que l’accès à la propriété demeure possible ne veut pas dire grand-chose si nous ne construisons pas assez de logements pour que ce soit vrai. Un système de santé universel n’est pas une grande promesse pour quelqu’un qui n’arrive pas à trouver de médecin de famille. Qualifier le Canada de puissance énergétique sonne creux sans les infrastructures nécessaires pour produire et acheminer cette énergie. Accueillir des centaines de milliers de personnes au pays exige que nous construisions les logements, les transports et les services publics dont elles ont besoin pour réussir ici.
La confiance nationale naît de la conviction que ces problèmes peuvent être résolus, puis du développement de la capacité à les résoudre.
Le Canada n’a jamais été un projet achevé. Nos institutions, notre économie et notre identité nationale ont changé à maintes reprises, au rythme de l’évolution du pays lui-même. Une grande part de notre stabilité découle de cette volonté de nous adapter plutôt que d’insister pour que ce qui existait hier existe pour toujours.
Les Canadiens qui ont bâti une bonne partie du pays dont nous avons hérité ne vivaient pas à une époque plus facile. Beaucoup avaient traversé la Grande Dépression et la guerre. Ils faisaient face à d’immenses distances, à des divisions régionales et à un pays bien plus pauvre que celui dans lequel nous vivons aujourd’hui. Ils ont tout de même regardé au-delà des querelles du moment et bâti des choses qu’ils s’attendaient à voir servir aux Canadiens des décennies plus tard.
Notre génération a hérité de ces ambitions. Elle a aussi hérité de la responsabilité d’avoir les siennes.
Quelque part en chemin, la politique canadienne est devenue très douée pour se demander ce qui a mal tourné, et beaucoup moins à l’aise de parler de ce que nous pourrions accomplir ensuite.
C’est peut-être cela que nous avons perdu.
Pas l’optimisme. L’ambition.
La conviction que le Canada peut encore devenir plus grand qu’il ne l’est aujourd’hui.

Ajouter un commentaire