Le 4 mai 2026
Cette fin de semaine, je suis allé me promener dans le parc près de chez moi. C’est la première fin de semaine de mai et, pour la première fois cette année, ça sentait vraiment le printemps. Les arbres verdissent, l’air se réchauffe, les gens sont de retour dehors, et on se rend soudain compte que juin arrive dans moins d’un mois.
Les odeurs ont parfois cet effet. Elles nous ramènent en arrière.
En marchant dans le parc, je me suis surpris à penser à mon enfance à Montréal. Plus précisément, je me suis mis à penser à la période entourant le référendum de 1980 au Québec. Je n’avais que onze ans à l’époque, trop jeune pour saisir toute la complexité politique de ce qui se passait, mais assez vieux pour sentir que le pays traversait un moment important.
Même enfants, nous le sentions autour de nous.
Au parc Alexander, où nous jouions au hockey, il y avait toujours une rivalité entre les jeunes anglophones et les jeunes francophones. On s’obstinait, on se bousculait sur la glace, et aucun des deux camps n’avait particulièrement envie de jouer dans la même équipe que l’autre. Pourtant, à la fin de la journée, on jouait quand même ensemble. On vivait quand même ensemble. Il y avait des tensions, certes, mais il y avait aussi une coexistence. Il y avait des désaccords, mais il demeurait un minimum de reconnaissance et de respect mutuels.
Ces souvenirs m’ont suivi après ma promenade et, plus tard ce soir-là, j’ai décidé de revoir Les Champions, la série documentaire de l’Office national du film consacrée à la relation entre Pierre Trudeau et René Lévesque.
On pourrait soutenir que peu de personnalités politiques de l’histoire canadienne ont incarné des visions du pays aussi fondamentalement opposées. L’un croyait profondément en un Canada fédéral uni. L’autre croyait profondément en la souveraineté du Québec. Les enjeux étaient énormes. L’unité nationale elle-même faisait ouvertement l’objet d’un débat.
Pourtant, malgré ces différences profondes, il subsistait un respect mutuel qui semble de plus en plus rare dans la vie politique d’aujourd’hui.
Les désaccords étaient réels. Ils devenaient parfois vifs et très personnels. Mais il y avait tout de même une compréhension implicite que les adversaires politiques n’étaient pas des ennemis à abattre. Ils participaient au même système démocratique et tentaient de faire avancer le pays selon leurs propres convictions et leur propre conception du Canada.
Une partie de cet état d’esprit semble s’être perdue dans la culture politique actuelle.
Trop de désaccords dégénèrent aujourd’hui en absolus moraux. Le débat public récompense de plus en plus l’indignation plutôt que la compréhension, et le conflit plutôt que la résolution. La politique consiste moins à se convaincre les uns les autres qu’à se vaincre les uns les autres.
En même temps, je crois que beaucoup de Canadiens se trompent carrément de débat.
Une énorme part de l’énergie nationale est aujourd’hui consacrée à se battre sur des politiques précises, alors qu’on accorde beaucoup moins d’attention aux conditions structurelles qui sont à l’origine de tant de frustration.
Le sentiment d’aliénation grandissant que l’on observe notamment en Alberta doit être pris au sérieux. Mais je ne crois pas qu’il s’explique uniquement par une décision sur un pipeline, une politique fiscale ou un programme gouvernemental en particulier. Les gouvernements changent. Les politiques vont dans une direction, puis reviennent un peu en arrière. Le balancier politique oscille, mais généralement à l’intérieur du même cadre institutionnel.
Le problème de fond semble de plus en plus structurel plutôt que simplement partisan.
De plus en plus de Canadiens se sentent exclus du processus démocratique lui-même. Ils se sentent ignorés, sous-représentés et coupés de la façon dont les décisions nationales sont prises.
Cela révèle un problème systémique plus profond.
Et les problèmes systémiques exigent des réformes systémiques.
C’est pourquoi je crois que le Canada a besoin d’une véritable conversation nationale sur la modernisation démocratique, la réforme électorale, la représentation et la cohésion nationale. Non pas parce que le désaccord est malsain, mais parce que les démocraties en santé ont besoin du désaccord pour bien fonctionner. La présence de plusieurs voix autour de la table n’affaiblit pas la démocratie. À bien des égards, elle la renforce.
Le Parlement fonctionne mieux lorsque les idées sont débattues ouvertement, remises en question, affinées et améliorées par la coopération plutôt qu’imposées par une domination artificielle. La diversité des points de vue oblige les gouvernements à réfléchir plus attentivement, à écouter plus largement et à gouverner de façon plus responsable.
Le Canada a toujours été un pays complexe. Il n’a jamais été conçu pour fonctionner comme un État idéologique rigide. Il perdure grâce à l’équilibre, aux accommodements, à la retenue et à une volonté constante de continuer à partager le même projet national malgré nos différences.
C’est peut-être l’une des leçons les plus importantes à retenir de cette époque.
Les enjeux n’avaient pas été entièrement résolus à l’époque, et certains ne le sont toujours pas. Pourtant, le pays a continué d’avancer parce que la légitimité démocratique, le respect mutuel et la coopération sont restés plus forts que la division elle-même.
Cela mérite d’être préservé.
Et peut-être, alors que le Canada entame un autre chapitre complexe de son histoire, cela mérite-t-il aussi d’être réappris.

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